20-10-2017 01:28:12

De l'enfer à l'Éden (et réciproquement)

Le sol de l’atelier est d’un carrelage terre teinté de rouge anglais non encore souillé de taches de rouge de cadmium moyen ou d'un peu de bleu de Prusse. Le temps a ajouté au crépi blanc intérieur des murs une touche de cendre, patine parfaite pour me sentir à l’aise dans mes ébauches. La verrière du toit aurait besoin d’une toilette hebdomadaire, pourtant ma négligence n’empêche nullement la lumière de s’y frayer son chemin, compagne non irremplaçable : j’apprécie surtout de travailler à la lumière blanche de la lampe d’architecte. Oiseau nocturne, j’ai peint mille fois plus d’heures sous le ciel étoilé que sous l’étendue bleue, et je suis tenté de préférer à ma palette diurne les reliefs de mes couleurs nuitardes.
Il donne sa légitimité à l’atelier d’un peintre. Je parle évidemment du chevalet, posé dans le coin du portemanteau. Mais je le respecte trop pour pendre à sa mâture autre chose que ma casquette. Les jours de trop grande envie, je le dresse à l’aplomb de la verrière, y pose une toile vierge, assaisonne à l’huile mes démangeaisons. Elles ne sont restées à ce jour que d’agréables irritations spirituelles ; la noblesse du médium exige une approche débordante de savoir-faire, que je ne possède pas… ce n’est que partie remise. Pour me donner l’illusion d’en être un, un Léonard ou un Vincent je veux dire, je dévisse à mes heures les bouchons des tubes de peinture et des flacons de térébenthine, renifle cet oxygène enivrant ; alors les rêves vont bon train, rêves dinosauriens.
Petits casiers à tiroirs, meubles aux portes étroites, siège et fauteuil et tabouret, tablettes à étages, multiples pots, ici comme ailleurs tout est prévu pour le rangement. Pourtant les livres débordent jusqu’à terre, les documents les plus divers assiègent le moindre dessus, la poussière s’entasse et se mêle aux desseins, aux esquisses, aux attentes. Seule la table de travail échappe au pêle-mêle et à l’envahissement… La vérité : le désordre y est organisé ; il me faut sous la main la moindre chose, y compris le petit bout de règle de bois, si petit, si mordillé, qu’il me serait bien inutile. C’est que pour être à mon aise, rassuré, efficient, le repère de mes outils m’est contraint.
Je ne sais si l’endroit possède une âme. Qu’il en ait une, qu’elle soit le souffle d’une conviction, celle de ne pas peindre idiot.

Attirail : Une centaine de stylos, crayons graphite, feuilles Bristol, feuilles Canson blanc (pour les esquisses), papiers buvard, sous-main, gomme, estompes, un bon siège, une table de travail propre mais surchargée… Cendrier, bouteille d'eau et sandwichs pour les longues heures de travail.

Travail : Peindre 8 à 10 heures par 24 heures est une habitude et un plaisir. Il m'arrive aussi bien de peindre la nuit comme le jour, et sous la lumière (naturelle ou artificielle) le travail à l'atelier devient vite une fusion entre jubilation et sérénité.

Equilibre : Nulle part ailleurs qu’à l'atelier je ne sais donner un but et apporter un sens à l'existence : la croire utile et faire un pied de nez à la mort…

Liberté : Celle, seul et entre les quatre murs de l'atelier, d'exprimer le plus clairement qu’il se peut les mille et une bizarreries écumant le dedans de ma tête. Celle encore, dès lors que la porte de l'atelier est bouclée, de me prétendre peintre.

Inspiration : J’ignore l'alchimie qui préside à sa venue… mais les quelques fois où elle m'a fait le don de ses idées, ce fut dans le cocon de l'atelier, et point en dehors.

Energie : La rue est source d'épuisement et de dispersion, de négligence et d'effritement. L'atelier est l'abri où je me ressource et me concentre, où je m'applique et me dynamise, où je respire.

Réflexion : Ce que l'époque moderne prescrit, je me l'autorise dans le calme et le silence de l'atelier : observation, analyse, compréhension, émotion, application, ténacité, maîtrise, sérénité, patience. Bref ! prendre le temps de l'étude et du faire…