16-09-2019 04:44:08

De la nécessité

Pourquoi ?

En bon gaulois, sans doute dirait-on : Il est tombé dedans étant petit… Je n’aurais quant à moi aucune réponse rationnelle à la question : Pourquoi peindre ? C’est comme être possédé par quelque démon, que je souhaite secrètement de la meilleure espèce. Écrire des lignes sur le sujet n’aurait aucun sens, autant de coups d’épée dans l’eau. Percevoir quelque irrévérence ou mépris dans la remarque serait simplement ne pas comprendre que l’inexplicable l’est, inexprimable.
En revanche, dire les raisons qui m’ont lié d’un profond attachement à la peinture au stylo à bille puis convaincu que ce médium est le plus à même de traduire mon univers pictural est chose possible, sinon utile à un commencement de compréhension de mon acte de peindre. Ne voyez pas de contradiction avec ce qui est dit plus haut, rien n’est monolithique, tout s’imbrique, ou peu s’en faut.

Tout a commencé au lycée, je l’ai dit par ailleurs. Et c’était déjà par la force des choses. L’humeur des professeurs n’étant guère à la bagatelle, leur sacerdoce n’eût pas permis que l’un de leurs jean-foutre débarquât en cours armes à la main. J’ai donc fait avec ce que j’avais sous cette main, sans préméditation ni intention. Comme ça, et guère mieux que des milliers de têtes blondes avant moi qui, tentant de déjouer le complot de l’ennui, ont traîné la bille de leur stylo d’un carreau à l’autre d’une feuille de copie. Ainsi l’habitude fut vite prise de soupirer par bille interposée, car il ne s’agissait que de cela : implorer le ciel que l’existence prît enfin un sens.
Je crois bien que c’était au cours de ma dix-septième année, peut-être la dix-huitième… J’ai beaucoup marché, délaissant la mobylette. L’idée d’investir l’argent de poche dans quelques tubes de couleurs et un ou deux pinceaux, à la place de l’indispensable " mélange " cyclomoteur, m’était soudainement venue. La tirelire étant maigre, je démontais la vieille batterie et me servis des peaux comme de toiles rondes. Mes vrais premiers pas en peinture, comme un frisson avant-coureur…

Or l’envie de poursuivre et d’explorer ce nouvel horizon étant un sentiment bien moins dispendieux que le besoin de renouveler le matériel, je virais au plus court, au pratique, présumant aussi que l’outil ne fait pas obligatoirement le peintre j’en revenais à mes premières amourettes : mes stylos.
Raison prosaïque à l'origine, donc ! Le stylo à bille me permettait somme toute de peindre quand mes moyens précaires suffisaient à peine au quotidien. Quelques stylos et une feuille de Bristol faisaient mon bonheur de peintre en herbe, à tout moment et en tout lieu,
pour des esquisses, des croquis. Mais très vite la représentation de mon univers intérieur, pour être fidèle à mes visions, nécessitait d'élaborer la technique, de l'inventer, de l'apprivoiser, de la plier à ma main, et toutes ces années d'apprentissage ont permis le domptage de mes billes. Usant certaines sur de vieux bouts de papier afin de les amollir, de les arrondir plus encore pour une glisse parfaite sur le Bristol. Toutes ces années à chercher les meilleurs angles à donner à la bille, trouver la pression idéale à exercer sur elle et obtenir une multitude de teintes aux couleurs. Toutes ces années de pratique de la trame, de l'agencement des couleurs, à comprendre leurs superpositions, leur coexistence… Il y allait de ma palette, la construire à partir d’une petite huitaine d'encres.

Raison prosaïque à l'origine, certes, mais les années de travail, de création m'ont enchaîné à la technique, à mes stylos, bel et bien pris par le Syndrome de Stockholm. Oubliées les contraintes de la technique ! Enchaîné à elle pour le meilleur et le pire, la peinture, l'acte de peindre, désormais, ne pouvait se concevoir autrement qu'avec des stylos. Les aimer, ces merveilleux stylos, pour être le simple prolongement de ma main, souples, maniables, pour m'obliger à la précision, à la rigueur, à la réflexion, à la vision globale du tableau avant même de l'avoir commencé, parce que l'erreur est interdite, parce que je ne peux ni revenir sur un trait ni l'effacer. Les aimer parce qu'ils font de ma peinture comme de ma vie une obligation de bonheur dans la sagesse. Mais aussi les haïr, ces satanés stylos, parce que m'obligeant à la lenteur, au trait après trait, couche sur couche, ils m'interdisent de brûler les étapes, de composer d'immenses fresques, des milliers de tableaux, tronquant, mutilant par là même ce que pourrait être, ce que je voudrais que soit mon œuvre. Les haïr, parce qu'ils ne donnent ni à ma peinture ni à ma vie du temps au temps, les haïr pour la raison certaine que les caprices et les exigences de leur usage m'empêcheront d'atteindre la fin de ma vie sans avoir pu faire le tour de ma peinture.